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  La santé physique > Oeil en ballon de football

Oeil en ballon de football
Texte de Dr Langis Michaud, optométriste, M.SC. FAAO, publié dans le magazine BÉBÉ (Vol. 10 No. 3 - Juin 2008)


Super-Bowl oculaire
Avez-vous déjà entendu parler d’un œil en ballon de football ? Pour la mère de Bilel, un jeune enfant de 18 mois, c’était une notion qui lui avait échappé. Et qui prenait un tout autre sens dû au fait de son origine européenne. Une autre découverte dans cette société où elle venait d’immigrer il y a quelques semaines.

J’aime toujours imager les choses lorsque je discute avec les patients ou leurs parents puisque c’est un raccourci intéressant pour vulgariser des notions plus théoriques et complexes. Point besoin de s’enfarger dans des grands mots qui ne font que semer le doute et la crainte alors que des exemples du quotidien servent beaucoup mieux la cause. Dans le cas de Bilel, j’utilisais l’expression classique d’œil en ballon de football pour décrire une condition visuelle, l’astigmatisme, sans réaliser que pour sa mère, je faisais référence au soccer davantage qu’au sport chéri de nos Alouettes. D’où certaines interrogations dans son regard.

En terme populaire, un œil astigmate est connu comme un œil en ballon de football puisque l’une des courbures est plus plate que l’autre, comme dans le cas du ballon préféré de notre ami Calvillo. On dit également un œil ovale au lieu de rond, ce qui n’a évidemment rien à voir avec le ballon rond utilisé au soccer.

Une surface oculaire astigmate, au plan optique, générera une image déformée par rapport à la normale. Ceci revient à dire qu’un rayon de la lumière qui passe à travers un système astigmate focalisera en deux endroits distincts. Plus explicitement, un œil astigmate qui regarde une croix percevra l’un des bras différemment de l’autre, et selon l’orientation de l’astigmatisme dans le système optique, l’un des deux bras formera un angle différent de 900. Les bras seront alors perçus obliquement l’un par rapport à l’autre, l’un étant toujours moins à foyer que l’autre.

Il est également possible de qualifier l’astigmatisme comme une myopie axiale, puisque l’un des deux méridiens principaux du système optique de l’œil posséde une valeur plus concave que l’autre.

L’astigmatisme peut être généré par la cornée, surface transparente en avant de l’iris, ou encore par la lentille interne de l’œil, le cristallin. Habituellement, les deux structures présentent un léger astigmatisme qui se contre-balancent et s’annulent. Dans le cas où l’astigmatisme cornéen sera dominant, la résultante se manifeste d’avantage dans l’horizontal. On parlera alors d’astigmatisme avec la règle. Dans le cas d’une dominance du cristallin, l’astigmatisme s’exprime d’avantage dans la verticale et on le qualifiera alors de contre la règle. Toute combinaison autre générera des astigmatismes s’exprimant dans plusieurs autres sens, ce que l’on décrira comme astigmatismes obliques.

Il n’est pas rare de rencontrer de l’astigmatisme dans la population. En fait, environ 15% des patients présentent un très faible niveau de cette erreur de vision (< ¾ dioptries). La prévalence est plus marquée chez les Asiatiques, les gens d’origine hispaniques ou autochtones. Chez les très jeunes enfants, on estime qu’un bébé sur trois présente de l’astigmatisme. Il semblerait que les niveaux les plus élevés d’astigmatisme se situent dans les deux premières années de vie, l’erreur de réfraction tendant à diminuer avec le temps, tout au long du processus d’emmétropisation, i.e. la tendance naturelle de l’œil à se développer vers une vision normale, sans correction.

À l’âge scolaire, on compte environ 8% d’astigmates. La réduction du taux d’astigmatisme provient de changements de puissance de la structure oculaire et non de la croissance du globe oculaire.

Dans le cas de notre jeune ami Bilel, ce qu’il est important de savoir est que l’astigmatisme est l’erreur de réfraction qui comporte le plus grand risque d’amblyopie (oeil paresseux). En effet, un léger astigmatisme (>1,00D) présent en bas âge est suffisant pour entraver le développement normal de la vision, d’autant que l’orientation de l’astigmatisme sera oblique ou vertical.

Une différence de plus de 0,50 D d’astigmatisme entre les deux yeux peut favoriser l’apparition d’un strabisme. À titre comparatif, le strabisme pourra n’être généré qu’en présence d’une hypermétropie de plus de +2,00 D ou d’une anisométropie (sans composante astigmate) de plus de 1,00 D. Ceci prouve l’importance clinique de l’astigmatisme comme erreur de réfraction et la pertinence de le corriger adéquatement lorsque cela est requis, dès le plus jeune âge. Cela nous interpelle également sur le manque de mécanismes, pour le système visuel, de compensation du défaut astigmate.

Devant un astigmatisme supérieur à 1D, la correction optique doit être proposée, dès l’âge de 1 an, et ce, afin d’éviter le développement d’une amblyopie (œil paresseux) de l’œil atteint ou le plus astigmate des deux. La piètre qualité de l’image générée par un œil astigmate à cet âge entraverait le développement et le processus d’emmétropisation.

Si l’astigmatisme est supérieur à 1,5D en bas âge, le nourrisson cherchera à compenser la distorsion optique en adoptant une position anormale de la tête ou du regard. Il pourrait s’ensuivre un torticolis oculaire ou physiologique. Ceci se produit également dans le cas des enfants présentant un tremblement constant des yeux (nystagmus). Ces patients présentent souvent un astigmatisme réfractif important accompagné de torticolis. La correction de leur erreur de réfraction permet d’en réduire l’ampleur.

L’astigmatisme doit impérativement être corrigé en cas d’anisométropie. La coexistence d’une image nette sur l’œil dominant et celle d’une image beaucoup moins précise sur l’autre nuit au processus de développement de l’œil qui offre la moins bonne qualité optique. Il s’ensuit, dans 25% des cas, l’apparition de l’amblyopie.

Dans le cas d’un patient qui consulterait tardivement (après l’âge de 3 ans) et qui serait déjà affecté d’amblyopie d’origine astigmate, il appert que la pleine correction de l’erreur de réfraction permet de récupérer une partie de l’acuité visuelle perdue, même à un âge supérieur à 7 ans, celui considéré comme étant limite pour le traitement des déficits de développements sensoriels au plan oculaire. Dans ce dernier cas, le traitement peut s’étirer sur une plus longue période de temps et se compléter d’exercices orthoptiques afin d’optimiser les résultats. Ceci étant, la base du traitement demeure la pleine et entière correction, le plus tôt possible, de tout astigmatisme supérieur à 1,00 Dioptries.


La mère de Bilel avait remarqué que son jeune enfant se frottait souvent un œil plus que l’autre et qu’il clignotait beaucoup lorsqu’elle lui montrait des choses plus précises comme lors de la lecture par exemple. De fait, Bilel ne pouvait nommer les symptômes qu’il ressentait mais l’œil astigmate entraîne souvent de l’asthénopie, soit une fatigue et une tension qui s’installe tout autour des yeux, comme un masque de raton laveur. Dans les cas les plus avancés, les murs sont vus croches et la perspective dans l’espace est faussée, comme dans un tableau de Picasso. Finalement, l’acuité visuelle pourra également être réduite. Non seulement les lettres et les images paraîtront floues mais il existera également un léger décalage, un dédoublement sans qu’il y ait deux images clairement séparées. Un peu à l’image d’une télévision qui serait mal calibrée, deux images se superposant avec un léger décalage.

Suite à un examen purement objectif, Bilel ne pouvant répondre aux tests, il a été établi que son œil gauche était le coupable, effectivement, de son comportement oculaire anormal. U astigmatisme de près de 2,00 Dioptries affectait cet œil alors que l’autre était normal. Il fut donc décidé, en raison de son âge et de la forte probabilité de retard dans le développement de son œil gauche, de procéder à une correction optique. Une lunette, dans ce cas, fera facilement l’affaire. Dans des cas plus complexes et plus lourds, une lentille cornéenne pourrait également être prescrite, notamment dans le cas où un seul des deux yeux présente un fort degré d’astigmatisme.

Le suivi de Bilel devra se faire aux 3 mois de façon à s’assurer de la justesse de la correction et du développement de l’œil. Tout signe d’évolution, de décompensation ou de strabisme donnerait lieu à des mesures correctrices immédiates. Le plus tôt, dans ce cas comme dans toute erreur de réfraction menaçant le développement normal de la vision, est le mieux. De quoi rendre à notre jeune ami une vision qui fera de lui un champion sportif… quel que soit le ballon qu’il choisira !

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